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"Une revue d'art n'est ni
un journal intime, ni un poème lyrique, ni l'officiel de la mode.
Il est inutile, pour suivre l'actualité, d'imposer au lecteur autant
d'exercises de style ou de dithyrambes qu'il y a de faits à rapporter.
A l'opposé, le mode journalistique, elliptique, que l'on veut parfois
appliquer aux arts, s'ouvre trop facilement à l'anecdote quand ce
n'est pas, faute de repères historiques et théoriques, à un sociologisme
réducteur. La presse artsistique pose des problèmes spécifiques,
notamment en fonction d'un contexte qui est celui d'un pays où l'information
culturelle est la plus timide et en tout cas la plus xénophobe d'Europe.
On sait, en revanche, que le mythe de la création libre, spontanée,
absolue, y demeure tenace. Informer, c'est donc décrire les productions
artistiques non seulement dans leurs intentions mais aussi dans
leurs caractéristiques techniques, c'est ne jamais les isoler de
leurs conditions économiques, politiques, ce sont des dates à faire
connaître ou à rappeler, des textes étrangers à traduire et des
textes anciens à faire relire, car c'est aussi l'histoire à réviser
avec les outils de la pensée contemporaine. Quant aux études de
fond, elles ne peuvent se limiter au jugement tout puissant d'un
critique. De même que l'oeuvre d'art n'est plus considérée du seul
point de vue esthétique et formaliste et indépendamment de son environnement,
le texte critique doit être confronté aux données objectives de
l'actualité comme à d'autres documents historiques ou scientifiques
; nous ne feront que suivre en cela l'exemple méthodique de certain
artiste eux-même. Plus qu'aucune autre, une revue abordant le problème
culturel doit être en mesure de produire les moyens de sa propre
critique. Sa lecture, qui n'est plus linéaire ni imposée, requiert
seulement un peu plus d'attention.
On ne connaît d'habitude, que deux types de revues d'art : classiques
et conservatrices, vouées aux antiquités et aux salles des ventes
; modernistes, mais reflétant, sans référence à l'histoire, des
avant-gardes venues de nulle part. Toutes se montrent à la fois
éclectiques dans leurs cautionnement et cantonnées dans l'opposition
arbitraire, classicisme - avant-garde. ainsi se créent des réseaux
(galeries, magazines, public) sans relation les uns avec les autres,
entretenant les conventions et les partis-pris de toutes sortes.
Un premier objectif consiste en la destruction de ce cloisonnement
artistique. S'ouvrir à des discours autres, plus rationnels que
la traditionnelle critque d'art, relier la production artistique
contemporaine à l'histoire, permettra, en retour, de situer précisément
les options de la revue. Car il n'est pas question de venir alimenter
une culture humaniste et tolérante. Une telle notion n'est plus
acceptable quand on a conscience que la créativité n'est pas une
vertu en soi. Elle n'est pas le sauf-conduit vers un lieu idéal
où rien ne subsisterait des conflits que connaissent les autres
secteurs idéologiques. A quoi servirait de briser la confortable
antinomie, art classique - art contemporain, si ce n'était pour
mieux mettre à jour les contradictions véritables entre des manifestations
modernistes, demeurées idéalistes et individualistes, perpétuant
l'autarcie artistique et les avant-gardes qui travaillent, au contraire,
à objectiver le problème artistique en prenant appui sur d'autres
réalités, scientifiques et sociales. Les mouvements artistiques
ne sont pas des phénomènes isolés et ne peuvent être jugés en eux-même
; c'est pourquoi on ne peut tous les concilier. Nous prenons le
risque de tenter d'y voir clair et de choisir. Dès maintenant."
Catherine Millet - (Art Press N°1 - décembre-janvier 1973)
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